Le bourbier du Traité de Lisbonne n’a rien arrangé certes, mais cela fait bien longtemps que le citoyen attentif se demande où peut bien nous mener l’Europe actuelle. Elle n’a pas vraiment de visage, ses valeurs sont floues et diluées dans les Etats, qui avancent d’un pas pour mieux reculer ensuite. Elle est le coupable idéal des politiques impopulaires. Elle génère méfiance et retenue quand elle devrait symboliser progrès et espérance. L’Europe, en effet, a besoin de grands projets pour avancer. Elle a mis en place le marché commun, créé l’union politique et aboli ses frontières internes. Elle a accompli l’immense projet Euro et sa politique monétaire est au moins commune pour limiter l’inflation. L’Europe a besoin de grands projets, et elle n’en a plus vraiment.
L’Europe doit être un acteur indépendant de la mondialisation et du développement humain. Elle doit être porteuse d’un discours commun, fidèle à son histoire et à ses convictions. Pas d’impérialisme bravache ni de relents colonialistes ici, non. L’Europe n’est qu’un pôle de décision et de richesse parmi d’autres dans la mondialisation, elle n’est pas hégémonique. Vous me direz qu’elle n’a pas les moyens de l’être, de toute manière. Le FMI, étendard de la puissance américaine, seul pays à disposer du droit de véto en son sein, joue seul au Monopoly depuis trop longtemps. La politique hétérogène des pays européens, incapables de formuler un message alternatif commun, ne mène à rien, si ce n’est à renforcer un visage de la mondialisation qui n’est ni souhaitable, ni le notre. C’est pourquoi j’en appelle à la création d’un Fonds Monétaire Européen, alter ego du FMI, mais au parti pris rigoureusement différent.
Le FMI, tout un programme…

DSK, l'actuel patron du FMI
Créé au soir de la deuxième guerre mondiale pour financer la reconstruction du monde et en particulier de l’Europe, le FMI a depuis longtemps abandonné ses desseins originels. D’inspiration Keynesienne – soutien de la consommation et grands travaux d’investissement – il s’est, à partir des années 80 et sous l’influence anglo-saxonne, rallié au Dieu marché, valeur supérieure à toutes les autres. Pour certains, cette conception est l’aboutissement sordide du libéralisme. J’y vois beaucoup plus une transgression de son idée même. Le libéralisme avait placé l’individu et son épanouissement au centre de ses préoccupations. Le libre-marché était un moyen et non un but. Un pan entier de la pensée libérale a vite soutenu que l’état pouvait agir et contrôler l’économie, lorsque le marché fonctionnait de manière imparfaite, comme c’est parfois le cas. Les années 80 allaient imposer le concept, pas nouveau, mais purement théorique, que le marché est roi et de la finance est reine. C’est le consensus de Wahsington. C’était la nouvelle vision du monde, celle de Thatcher et de Reagan. Une simple idéologie, sans preuve expérimentale de son efficacité. Et comme toujours, les idéologies se heurteraient à la réalité.
Cette vision du monde n’a jamais été unique. L’Europe continentale a souvent dit autre chose. Qui n’a jamais entendu parler des mérites du modèle scandinave, son exigence sociale et ses performances économiques ? En France, les voies suivies n’ont pas toujours été claires, c’est le moins que l’on puisse dire, mais l’état n’a jamais été mis au rebut de l’économie. Il n’a jamais abandonné sa population à la loi du marché. L’Asie aussi a parlé autrement. Cela n’a pas empêché le Japon ou la Chine de devenir d’éminentes puissances. Pourtant, c’est la position anglo-saxonne, appliquée par le FMI, qui s’est toujours imposée lors des négociations avec les pays en développement. Libéralisation, Privatisation et Austérité ont été les trois piliers des politiques du FMI ces 30 dernières années. Les résultats sont catastrophiques, comme le montre si bien Joseph Stiglitz dans son pamphlet La Grande Désillusion.
Dans un monde idéal, un pays est un acteur indépendant. Il dispose de la pleine jouissance des décisions en matière politique. Dans le monde moderne, le FMI impose ses vues à l’ensemble des pays en difficulté. Le FMI donne des notes. Si elles sont mauvaises, le pays perd non seulement l’aide du FMI, mais de la quasi-totalité des investisseurs privés. Puisqu’il n’y a aucune autre institution vers laquelle se tourner, le pays n’est pas en position de négocier, même lorsqu’il considère à juste titre que les solutions préconisées sont néfastes, ce que l’expérience a bien souvent révélé. Cette position de monopole est quelque peu cocasse pour une institution qui vante les bienfaits du marché. L’existence même du FMI prouve que les marchés sont imparfaits, et que l’intervention d’agents extérieurs est parfois nécessaire. Plus encore, une institution publique ne saurait réussir qu’avec indépendance vis-à-vis d’intérêts particuliers. Le FMI est-il indépendant du monde financier ? Le FMI est-il indépendant des Etats-Unis ? Une institution publique ne saurait non plus réussir sans pragmatisme. Le FMI sert pourtant une idéologie. Et celle-ci n’est pas au service du développement et de l’enrichissement du plus grand nombre.
La réflexion nous invite dès lors à rechercher les solutions. La première serait de réformer le FMI. Il faudrait pour cela en modifier profondément la gouvernance et les pratiques. Nous verrons ce que Dominique Strauss-Kahn réalise, lui qui n’a jamais été un partisan du consensus de Washington. Cependant, le droit de véto unique offert aux Etats-Unis, la position prédominante de la sphère financière privée dans ses offices ou l’absence de discussion avec les pays aidés semblent constituer un biais rédhibitoire. Je pense qu’une autre voie est possible, menée par l’Europe pour une politique globale de développement. Je vantais tout à l’heure les grands projets européens, ceux qui ont posé les bases identitaires de l’Union Européenne. Si une vision commune de la mondialisation et du développement doit exister en Europe, il n’y aura pas de meilleure époque. La voie d’une politique commune de l’Union dans la Mondialisation est un projet immense et ambitieux. Elle obligera nos dirigeants à porter ensemble des valeurs communes sur le développement humain, la mondialisation ou la pauvreté. Pourtant, la vieille Europe a tout à gagner. Sa légitimité sera renforcée, à l’intérieur comme à l’extérieur de ses frontières. Son message sera cohérent, et il sera entendu comme tel.
L’Europe, le développement, la mondialisation, le Grand Bazar…
Aujourd’hui pourtant, l’Europe est aussi diverse que le nombre de ses membres. La majorité des interactions entre Etats européens et Etats tiers se fait de manière bilatérale. La dette entre états représente 2/3 de la dette globale des pays en développement. Chaque état se plaît à discuter avec ses partenaires privilégiés, souvent liés par une histoire commune. Les entreprises nationales, publiques comme privées, en profitent pour signer de juteux contrats. Parfois même, de l’argent disparait mystérieusement… La règle de l’indépendance est donc majoritaire. Et s’il existe un Fonds Européen du Développement, il n’y a pas de politique européenne concertée. Une coopération est pourtant possible, comme en attestent les réunions du Club de Paris, et les décisions qui y sont prises. Lorsque le poids de la dette devient trop lourd pour un pays, qu’il ne peut plus rembourser, les états créanciers se réunissent pour agir de concert sous la forme du Club de Paris. Ses membres vont parfois jusqu’à annuler la dette d’un pays. Les états européens pratiquent alors une politique commune vis-à-vis des pays en développement. Pourquoi ne pas afficher cette cohésion de manière plus générale ?

Un pays membre de l'UE peut-il faire faillite?
Pour beaucoup, la mondialisation est néfaste, et chacun ferait bien de rester chez soi. Pourquoi prêter à des pays tiers ? Pourquoi ne pas utiliser cet argent pour le propre bonheur de ses ouailles ? Pour rassurer ceux là, on pourra toujours dire que jusqu’à présent, la mondialisation a surtout profité aux plus privilégiés. Les politiques du FMI ont ouvert toujours plus de marchés aux financiers de Wall Street, quand les droits de douanes américains ou les subventions agricoles européennes anéantissaient les espoirs de développement des pays pauvres. Mais le propos n’est pas là. La mondialisation peut et doit bénéficier à tous. Le développement crée la richesse. Et s’il y a plus de richesses à partager, et que cette richesse est mieux répartie, chacun en profitera. Un monde plus prospère sera moins enclin à l’instabilité ou à la guerre, et la question environnementale ne se règlera pas en claquant des doigts. Les derniers sceptiques observeront que l’Union Européenne n’est plus à l’abri d’insolvabilité. La crise rend la situation de certains états préoccupante. Des pays tels que l’Espagne, la Grèce ou l’Irlande ne sont pas à l’abri de problèmes majeurs dans un futur proche. Une tribune, publiée dans Les Echos en Février 2009 par Stéphane Cossé et Guillaume Klossa, précise que : « La zone euro s’est en fait constituée sans créer un outil essentiel à son fonctionnement, un mécanisme de solidarité financière conjoncturel, un Fonds monétaire européen ». Le FME qu’ils préconisent se contente de mimer le FMI dans le cadre de prêts intra-européens. Je ne pense pas que l’Europe ait besoin d’une institution si limitée. Et la création d’un Fonds Monétaire Européen doit révéler d’autres ambitions.
Vers un Fonds Monétaire Européen
De nos jours, La construction européenne est remise en cause par beaucoup. La volonté des Etats de garder une certaine indépendance, le manque de moyens budgétaires et l’opacité des décisions égratignent l’image d’une Union qui se voudrait plus harmonieuse. Pour relancer l’Europe, il faut fédérer ses forces autour d’un projet ambitieux, porteur de quelque chose de profond. « Promouvoir le progrès économique et social, ainsi qu’un niveau d’emploi élevé, et parvenir à un développement équilibré et durable. », dit l’article 2 du Traité de Maastricht. L’Europe, c’est l’éducation, c’est le développement durable, c’est la prospérité, c’est le plein emploi. C’est ce que nous sommes, et pour un projet commun, voilà qui est déjà pas mal. Et c’est l’institution européenne qui doit défendre ces valeurs au-delà des frontières. Le Fonds Monétaire Européen ne peut être qu’un simple aparté en plus des politiques menées nationalement par les états européen. Sa création implique l’arrêt des prêts bilatéraux, remplacée par une politique européenne globale. Le Fonds Monétaire Européen rassemblerait les compétences suivantes :
– La gestion des créances existantes de l’ensemble des pays de la zone euro pour une politique parfaitement coordonnée et cohérente. Les prêts bilatéraux seraient progressivement cédés à cette nouvelle institution. L’annulation de la dette des pays les plus en difficulté ne sera pas un sujet interdit.
– Un système de prêts aux Pays en développement ou aux pays en difficulté : Contrairement au système du FMI, le FME n’entend pas imposer ses vues. Le pays propose un dossier de situation et un plan pour l’avenir. Un pays qui refuse l’aide du FMI se voit donc offrir une nouvelle opportunité. Le FME est attentif aux aspects sociaux et environnementaux. Il exige le respect des libertés et l’éducation pour tous.
– Un système de micro crédit ou d’aides non remboursables en faveur d’agents individuels pour des projets particuliers répondant à certains critères de développement humain.
Le FME sera donc un concurrent du FMI en tant qu’institution financière internationale. Il intègrera notamment les Fonds Européens de Développement (FED et FEDER). Son indépendance vis-à-vis d’intérêts étatiques ou privés sera affirmé. Une taxe sur les produits financiers pourra assurer son financement de départ, même si d’autres solutions sont envisageables. La dynamique créée sera sans précédent pour l’Union Européenne, et ce en regard de plusieurs éléments. La création du FME renforce l’euro comme monnaie de référence face au dollar. Elle façonne l’image d’une Europe qui parle d’une seule voix, unie dans la Mondialisation. Elle renforce la place stratégique de l’Europe dans l’économie mondiale, à un moment où sa place est contestée par plusieurs puissances émergentes. Elle crée une concurrence nouvelle qui incite chacun à plus d’efficacité, et abaisse le coût de l’emprunt pour de nombreux acteurs. Mais elle ne relancera l’idée européenne qu’à une seule condition. Le FME ne sera légitime qu’en toute transparence. Il devra rendre compte de ses activités, motiver ses décisions eu égard des principes européens. S’il remplit cette condition, et révèle une véritable communauté politique, le FME sera un bond gigantesque pour le projet européen.